Y a-t-il des terres inconnues? Considérations sur l’utopie selon Tommaso Campanella

Jean-Louis Fournel

Resumo


Les dizaines d'ouvrages écrits par Campanella sont souvent rabattus sur un opuscule de quelques dizaines de feuillets, ce "dialogue poétique" que l'on classe dans le "genre", postulé de l' "utopie". On tentera de montrer dans cette contribution comment Campanella articule en fait dans sa pensée politique une vision très "européenne" de l'histoire du monde avec la reprise de l'héritage européen de pensée universaliste transmis tout au long du Moyen Age. La tension utopique serait dans une telle perspective une tentative (vaine pour l'essentiel) de trouver un espace qui rende compte de cette contradiction: tenter de composer des tendances centrifuges et une volonté d'affirmation centripète. L'utopie pourrait être analysée comme une solution proposant une sorte de "fuite hors d'Europe", toute provisoire, comme un aveu de la difficulté à parler à partir d'un autre point de vue, la seule possibilité sans doute d'échapper à un déterminisme topologique ; non pas un discours totalitaire, mais un discours modeste qui intègre sa propre fragilité. On pourrait dès lors entreprendre de revisiter l'oeuvre de Campanella à partir d'une étude des territoires d'une politique mondiale. S'il existe une pensée politique de Campanella qui n'est pas réductible à son opuscule utopique, c'est justement parce qu'il tente de penser tout ensemble la pluralité des territoires et l'unité du monde de son temps d'une façon originale, après Colomb et Machiavel mais pas nécessairement contre eux. L'enjeu est l'existence d'une world history qui tienne compte de la réalité des rapports de force et de la politique de puissance, bref d'une pensée pré-westphalienne et pré-coloniale où l'unité du monde reste un horizon et un enjeu, tragique mais réel, sans pour autant qu'elle ne se fonde seulement sur la guerre de conquête. Le problème majeur devient donc dans cette logique celui des territoires des hommes, de la multiplication et de l'unité de ces derniers. La solution privilégiée pour dépasser l'aporie d'une multiplication unitaire c'est bien de "mettre en communication", c'est-à-dire à la fois de mettre en relation et de mettre ensemble. Sur ces territoires peut donc se déployer la liberté humaine dans toutes ses contradictions: infinité de la création et finitude du monde "découvert" depuis peu, destin voulu par la divinité et possibilité d'y déroger, histoire infinie des hommes et histoire singulière, unique, de chaque personne, aspiration à une mise en communauté absolue et harmonisation des possessions individuelles.


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